Quand le destin bascule

Quand le destin bascule

Ce matin-là nous nous trouvons dans un Douar du quartier de Médiouna. Nous rendons visite à Karima* et à ses quatre filles Amina, Selma, Zineb et Hafsa* inscrites au programme de renforcement familial de la région de Médiouna depuis l’année dernière.

La petite famille habite dans leur maison du temps où le père de famille était encore vivant. Pêcheur de profession, il subvenait aux besoins de sa femme et de ses quatre filles. Malgré la pauvreté du quartier dans lequel elles résident, la maison de Karima et de ses quatre filles reste coquette. Une petite cour donne sur le séjour où la famille passe le plus clair de son temps et qui fait office de coin télé et de salle à manger. Un petit rideau sépare le salon de la cuisine et du couloir où se trouvent quelques chambres. Quelques meubles et bibelots anciens dénotent d’une certaine qualité de vie passée.

« On peut dire que je vivais bien, se souvient Karima. Je n’ai jamais manqué de rien. Mais quel changement du jour au lendemain, lorsque mon mari est mort ! Comme je n’ai que des filles, ses héritiers nous ont pris quasiment toutes nos économies. Même la petite voiture avec laquelle mon mari se déplaçait pour aller travailler. Tout y est passé. Si cette maison avait été officiellement titrée, nous n’aurions certainement plus de toit sur la tête à l’heure qu’il est. »

Lorsque le mari de Karima décéda brutalement de maladie, la jeune femme s’est retrouvée seule et sans ressources pour élever ses quatre filles. « Nous nous sommes retrouvées sans rien alors que quelques jours auparavant encore, tout allait bien » se souvient Karima. « Et moi qui n’avais jamais travaillé de ma vie, j’ai eu besoin de faire des ménages chez les gens pour nourrir mes enfants. Le quotidien est devenu très dur et au bout de quelques mois j’avais l’impression que cela faisait littéralement des années que je travaillais. Je n’avais plus de quoi préparer suffisamment à manger pour nous cinq ni de quoi subvenir aux besoins les plus élémentaires de mes filles qui grandissaient. Je ne voyais pas le bout du tunnel. »

Lorsque la famille de Karima a intégré le programme de renforcement familial, l’association a commencé par prendre en charge les dépenses nécessaires du quotidien, la santé de la famille et puis l’éducation et l’orientation professionnelle des filles.

« Notre vie a beaucoup changé depuis, raconte Karima. Je revois enfin la joie et le dynamisme dans leurs yeux. Leurs visages parlent d’eux-mêmes. »
Les quatre jeunes filles ont bénéficié de cours de remédiation scolaire tout au long de l’année. « Mon professeur de math a bien vu la différence » nous dit Amina la cadette en riant. Les cours ont lieu le dimanche matin et les filles sont très assidues.

« Ce qui force mon admiration, commente Khadija la chargée de programme, c’est que toutes les quatre ont une énorme volonté de s’en sortir. Elles sont très impliquées dans les activités du programme et vont de l’avant ! »

Amina s’est aussi engagée par le biais de l’association avec la maison des jeunes du quartier à des cours de théâtre qu’elle affectionne particulièrement. « Le théâtre m’a beaucoup aidée. C’est un peu mon oxygène ». Elle a d’ailleurs voulu mettre ses talents de comédienne et d’animatrice au profit des autres jeunes de Dar Chabab pour lesquels elle anime des ateliers artistiques et créatifs une fois par semaine. Et durant les week-ends, lorsqu’elle le peut, Amina fait des extra en tant que serveuse dans des mariages ou des fêtes organisées. « C’est grâce à cela que j’ai réussi à louer un joli caftan pour participer à la fête de la femme organisée par l’association », nous dit-elle l’air de rien, comme si tous ces efforts étaient évidents et allaient de soi.

Les filles participent à toutes les activités prévues par l’association pour les jeunes et notamment aux ateliers d’orientation qui leur permettent de se renseigner sur les filières qui les intéressent, d’être coachés, de programmer leurs stages, mais aussi de s’entrainer pour les entretiens professionnels et de réaliser leurs CV.

C’est ainsi qu’Amina, en rencontrant l’équipe de coachs et d’éducateurs de l’association, a choisi de s’orienter dans la filière du tourisme. Elle a obtenu son baccalauréat l’année dernière et vient tout juste de réussir son inscription en formation d’hôtellerie à Casablanca. Elle est à l’internat et rentre voir sa petite famille le week-end. Avant de débuter sa formation, Amina a pu, avec l’aide de l’association, préparer ce dont elle aurait besoin pour l’année, notamment un uniforme tout neuf et des lunettes de vue.

Nous sentons bien au fur et à mesure de l’entretien que la vie a repris doucement mais sûrement dans la petite famille, et c’est avec un réel plaisir que nous écoutons les filles nous raconter leur quotidien.

Hafsa, plus jeune qu’Amina de quelques années, a, quant à elle, réussi son entrée au lycée militaire de d’Ifrane. Son hobby préféré est la course d’endurance. « Je suis arrivée première de mon lycée cette année », nous raconte-elle les yeux brillants de fierté. Zineb, la plus jeune, continue à suivre toutes les activités et sorties organisées par l’association, jusqu’à ce qu’elle soit assez grande pour décider de son orientation. Enfin Selma, la plus âgée, qui avait déjà obtenu un diplôme dans la filière commerciale avant que sa famille n’entre dans le programme, prévoit de le mettre à profit en aidant sa maman à commercialiser son activité. Car Karima, indépendamment des ménages qu’elle continue à faire pour avoir des rentrées d’argent, s’est inscrite, via l’association, à une formation diplômante en pâtisserie. Cela fait maintenant un an qu’elle travaille dur et devrait obtenir son diplôme à la fin de l’année prochaine.
L’objectif nous dit-elle est de mettre en place ensuite avec l’aide de ma fille, une activité génératrice de revenus.

Alors que l’on se dit au-revoir et qu’on laisse la famille vaquer à son quotidien, Karima nous glisse à l’oreille : « Je dors enfin tranquillement. Je sais que l’avenir de mes filles est tracé et que je n’ai plus besoin de m’en faire. Merci. »
Nous lisons dans son regard, fatigué par la vie mais souriant, que l’espoir est déjà revenu, et que la famille unie et courageuse va continuer d’avancer.

* Les prénoms ont été changés pour respecter la vie privée des familles

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Posté le

1 août 2018